alter echo

Musiques nouvelles

Curation: Simon Mayer, bibliothécaire et mélomane

Étiquette : Jazz

  • Luke Stewart Exposure Quintet – In the Air and on the Ground

    RogueArt (France)

    Voici un second album pour ce groupe rassemblé par le bassiste Luke Stewart, après que le quintet ait présenté un premier album éponyme remarqué chez Astral Spirits en 2020. L’étiquette française RogueArt poursuit en 2026 son travail d’édition de free jazz de Chicago avec constance. Stewart, qui est basé à Washington D.C., s’associe donc à nouveau à quatre piliers de la scène du Midwest pour des compositions avec liberté de manœuvre. C’est qu’il en faut habituellement pour l’animateur punché et hyperactif Ken Vandermark, ici en bonne partie au saxophone baryton et à la clarinette basse, pour Ed Wilkerson Jr, aux mêmes instruments mais au ténor et à l’alto, pour le percussionniste et batteur polyrythmique Avreeayl Ra, et pour le pianiste et claviériste Jim Baker.

    On trouve dans la musique à la fois libre, puissante et subtile qui en ressort les résultats de l’expérimentation de ces vétérans sur la vélocité, la texture et les timbres, inscrivant ce collectif dans l’héritage de l’Association for the Advancement of Creative Musicians (AACM) de Chicago. Leurs appétences pour l’expérience collective de composition et d’improvisation, pour le jazz radieux et le jazz noir des grandes villes, emplis de blues, ainsi que pour les réminiscences ancestrales des traditions afro-américaines rappelant des rituels de communication cosmique de cet héritage rencontrent une volonté d’écoute et d’empreinte de l’énergie de quelques grandes villes, desquelles des captages sonores offrent des trames de fond à quelques pièces de l’album.

  • Burhan Öçal & Jamaaladeen Tacuma – Trakya Funk

    Gulbaba Records (Turquie)

    Près de 25 ans après l’expérience marquante de Groove Alla Turca, qui avait tourné et notamment tenu la tête d’affiche d’une grande soirée de concert extérieur au Festival international de Jazz de Montréal. Burhan Öçal et Jamaaladeen Tacuma se retrouvent à nouveau, et s’associent aux collaborateurs subséquents d’Öçal, les Trakya Funk All-Stars, pour présenter ce nouvel album à la fin de 2025.

    Buran Öçal est un percussionniste qui a beaucoup travaillé à faire découvrir les musiques traditionnelles turques, en menant de grands ensembles, par exemple le Istanbul Oriental Ensemble dans les années 1990. Jamaaladeen Tacuma est un artisan de l’avant-garde jazz et du funk américain qui joue de la basse électrique. Les deux meneurs reprennent la conduite avec une section rythmique abordant explicitement les traditions balkaniques et gitanes, en donnant des temps 9/8 syncopés et si dansants.

    En plus d’offrir encore une fois une patine très urbaine aux musiques traditionnelles, le projet d’Öçal et Tacuma présente des pièces aux mélodies plus douces qui y fusionnent des instrumentations synth jazz-funk et pop contemporaine, contrastant avec la puissance, le maximalisme des pièces où l’ensemble, la clarinette à l’avant-plan, colore les rythmes soutenus et festifs. Des amateurs des grands ensembles de Rabih Abou Khalil pourraient y trouver de bons plaisirs.

  • Matt Ulery – Nonet Now

    Woolgathering Records (États-Unis)

    Le contrebassiste de Chicago Matt Ulery présente un nouvel album de jazz, qu’on peut qualifier de jazz de chambre, cette fois avec un ensemble de neuf musiciens. Le groupe compte plusieurs cuivres, dont les timbres servent à nouveau de matériau à l’expérimentation timbrale et mélodique du compositeur. Ulery explore les arrangements grâce aux superpositions et aux structures inventives de motifs apparentés mais toujours renouvelés d’une musique à l’évidence très urbaine et transformationnelle. Le grand talent de mélodiste du musicien trouve dans le nonette une taille qui lui offre à la fois souplesse et richesse orchestrale.

    Les auditeurs trouveront des références à des mélodies anciennes de l’histoire du jazz. Dixieland, swing, bebop, et aussi folklores américain et balkanique se rencontrent dans une orchestration offrant aux motifs la langueur lyrique, post-romantique et cinématographique qu’a le talent de rendre le compositeur, et ce, dans un style lisse et homogène, à la fois frais et suranné. Les thèmes mélodiques se déploient sur de nombreuses minutes, prenant plusieurs formes qui s’installent de manière à la fois fluide et syncopée. Cet album réunit des musiciens de talents, posés, y compris dans quelques moments d’improvisation.

  • Tamar Osborn – Varier: Berlin

    Dark Circle Recordings (Angleterre)

    Parution berlinoise, la première de ce projet de Tamar Osborn qui regroupe des artisans plutôt jeunes, actifs et diversifiés de la planète de l’expérimentation jazz. La seconde parution, au printemps prochain, sera londonienne. L’ensemble cumule, par ses membres, beaucoup d’expérience dans l’intégration de sonorités et traditions étrangères au jazz.

    Tamar Osborn y est au puissant saxophone baryton et un peu à la flute. Elle est secondée aux mêmes instruments, ainsi qu’au saxophone alto par le cubain Regis Molina. L’égyptien Maurice Louca est aux effets de guitare, au clavier et à l’électronique. La basse est assurée par l’italienne Rosa Brunello, alors que Maurizio Ravalico offre une forte présence des percussions, pour lesquelles il est toujours accompagné.

    Osborn souhaitait que les pièces prennent des voies transformationnelles vers la guérison. L’improvisation free jazz, qui vise explicitement ici l’apaisement et le bien-être, est colorée accessible aux non-habitués du genre. Chaque musicien est rompu aux collaborations audacieuses et sait prioriser l’ensemble aux écartades. L’exercice est fortement encadré par la compositrice, qui ancre les pièces à l’aide de concepts simples, priorisant la richesse harmonique et texturale.

  • Paul Dunmall – Afraid To Speak

    Discus Music (Angleterre)

    Ce nouvel album de Paul Dunmall présente de la musique jazz improvisée en groupe, s’inscrivant en continuité de la grande tradition free jazz britannique de la seconde moitié du XXe siècle.  

    Bien que Paul Dunmall ait ralenti le rythme de publication ces dernières années, il sait toujours très bien s’entourer, y compris avec des plus jeunes. Le saxophoniste ténor et soprano, en très bonne forme ici, donne beaucoup de place aux autres membres de l’ensemble, notamment à Corey Mwamba au vibraphone qui participe avec verve percussive et couleurs. Steven Saunders prend aussi un rôle important à la guitare électrique. D’abord en arrière-plan, puis parfois au son de rock et de bruitisme, Saunders en vient à lancer des salves, rappelant la manière de Loren Connors. Dave Kane à la contrebasse et Miles Levin à la batterie offrent toutes les textures inventives et nécessaires à supporter ces grands solistes.

    Les montées d’urgence du groupe sont progressives et contenues, démontrant que ces musiciens virtuoses savent se fondre en groupe. À remarquer, l’apparition fulgurante du jeune Xhosa Cole à la flute, qui offre une finale fort expressive à l’album avec la pièce Narendra.

  • Matthis Pascaud – Loup(s)

    Shake Production (France)

    Le guitariste Matthis Pascaud présente en 2026 un quatuor de jazz rock instrumental dans lequel la guitare propose des mélodies originales guidées par le tropisme français pour les paysages grandioses de l’ouest américain. Les rythmiques blues immergent ici dans les couleurs chaudes de soleils couchants et de crépuscules, grâce à des grooves ardents et granuleux gravés par un ensemble de musiciens habitués des grandes collaborations.

    Une atmosphère de spleen s’installe rapidement et durablement par la répétition d’airs cinématiques nouveaux, rêveurs, hypnotiques et incantatoires. La sophistication des textures des propositions de Pascaud, Raphaël Chassin (batterie) Laurent Vernerey (basse), Christophe Panzani (clarinette et saxophone) est servie par l’enregistrement soigné aux studios Abbey Road. À noter l’apparition envoutante de la voix vibrante de Celia Kameni, qui rehausse par sa présence le blues de cette meute de loup(s) pas tant solitaires.

  • Gretchen Parlato – The Wise Ones

    Edition Records (Angleterre)

    Gretchen Parlato, a une longue feuille de route comme chanteuse jazz. Elle s’alimente aussi à plusieurs autres styles musicaux. The Wise Ones présente un amalgame rare de jazz, de r&b, et de touches latines (brésilienne, cubaine), pour offrir un ensemble de chansons néo-soul ensoleillées, qu’on attribue aisément à la scène musicale de Los Angeles.

    Le phrasé élégant et précis de Parlato, porté par une voix doucement nasale, offre un jazz feutré et doux, toujours livré avec clarté. La musique, rythmée et inventive, ne fait pas d’économie de patience, alors que transparaît une grande attention au temps. La richesse et la finesse des sonorités et des grooves est rendue par Alan Hampton à la basse et à la guitare, Jacob Mann au piano et au clavier, et Mark Guilliana à la batterie. L’album présente aussi des collaborations de Meshell Ndegeocello, Becca Stevens et Robert Glasper.

    Le charme à la fois suranné et actuel, suave et mature de Gretchen Parlato, pourrait transporter ces chansons aux accents de pop actuelle aux oreilles d’un plus grand public sans que la chanteuse ne perde en singularité. L’album inclut des reprises de If It’s Magic Stevie Wonder et Mad World de Tears for Fears.