alter echo

Musiques nouvelles

Curation: Simon Mayer, bibliothécaire et mélomane

Étiquette : Expérimental

  • Christina Carter – Extraire

    Regional Bears (Angleterre)

    Connue pour son duo Charalambides avec Tom Carter dans les années 1990 et 2000, Christina Carter tient aussi une carrière solo disséminée sur plusieurs petites parutions à tirage intime. Construite sur des guitares étirées et hypnotiques, une voix énigmatique, de la répétition et de subtiles variations, de la poésie, son œuvre a connu une évolution très récemment avec l’apparition de l’utilisation de l’accordéon. D’abord timidement parmi d’autres instruments en 2025, avec l’album Like A Bayou To Its Gulf, puis maintenant avec Extraire, sur lequel elle ne joue que de l’accordéon.

    La lenteur et la répétition des motifs prolongés caractéristiques de Chritina y sont transposés de la guitare à l’accordéon, avec des intonations plus radieuses. On y devine des références aux musiques traditionnelles des bayous ensoleillés de Houston, d’où l’artiste est originaire, alors que l’utilisation de la langue française dans le titre et le jeu de la musicienne peuvent aussi rappeler la Louisiane. Avec l’exploration acoustique des timbres de l’accordéon soutenue sur Extraire, Carter passe encore une fois de l’ombre à la lumière. Pour oreilles patientes.

  • Marc Leclair – Musique Pour 3 Femmes Enceintes

    In Sheep’s Clothing Hi-Fi (États-Unis)

    Le Montréalais Marc Leclair, actif sous le nom d’Akufen, a été un artisan important de la house cérébrale au tournant du millénaire.  Sa musique techno-funk rythmée, constituée d’assemblages d’échantillonnages hachurés et d’effets sonores audiophiles futuristes a été le fer de lance de la scène microhouse montréalaise. Son étoile a gardé sa brillance au fil des années, et voilà que certaines de ses parutions des années 2000 retrouvent une nouvelle vie sur vinyle.

    Avec Musique Pour 3 Femmes Enceintes, Leclair délaisse en 2005 la boîte de nuit pour créer, à partir de son vaste attirail d’outils électroniques, une œuvre intimiste de minimalisme dub-techno ambiant à lent déploiement. L’album présente une trame pour grossesse et enfantement, prenant la forme d’une exploration sensorielle en plusieurs stades, tous constitués de textures chaudes, invitant l’auditeur, l’auditrice à capter une brise cathodique et transformationnelle. Les thèmes de l’eau et de la lumière y dominent. Il s’agit d’une invitation à une écoute à la fois légère et profonde, dans laquelle on retrouve tout de même de nombreux éléments des parutions plus « clubbing » d’Akufen, tel  Architextures en 2000, qui connaît aussi un nouveau pressage cette année.

  • Tamar Osborn – Varier: Berlin

    Dark Circle Recordings (Angleterre)

    Parution berlinoise, la première de ce projet de Tamar Osborn qui regroupe des artisans plutôt jeunes, actifs et diversifiés de la planète de l’expérimentation jazz. La seconde parution, au printemps prochain, sera londonienne. L’ensemble cumule, par ses membres, beaucoup d’expérience dans l’intégration de sonorités et traditions étrangères au jazz.

    Tamar Osborn y est au puissant saxophone baryton et un peu à la flute. Elle est secondée aux mêmes instruments, ainsi qu’au saxophone alto par le cubain Regis Molina. L’égyptien Maurice Louca est aux effets de guitare, au clavier et à l’électronique. La basse est assurée par l’italienne Rosa Brunello, alors que Maurizio Ravalico offre une forte présence des percussions, pour lesquelles il est toujours accompagné.

    Osborn souhaitait que les pièces prennent des voies transformationnelles vers la guérison. L’improvisation free jazz, qui vise explicitement ici l’apaisement et le bien-être, est colorée accessible aux non-habitués du genre. Chaque musicien est rompu aux collaborations audacieuses et sait prioriser l’ensemble aux écartades. L’exercice est fortement encadré par la compositrice, qui ancre les pièces à l’aide de concepts simples, priorisant la richesse harmonique et texturale.

  • Perila – Come back to your window

    Notice Recordings (États-Unis)

    Alexandra Zakharenko, alias Perila, artiste sonore russe basée à Berlin, est familière aux amateurs de musique ambiante depuis plusieurs années grâce à des parutions sur plusieurs étiquettes estimées du genre, ainsi que sur des étiquettes indépendantes plus généralistes. Come back to your window paraît cette fois en format cassette sur l’étiquette Notice Recordings, canal important de la diffusion musique improvisée et exploratoire de de Kingston et de la Hudson Valley. Perila offre peut-être ici ce qui est son œuvre la plus ouvertement méditative.

    Aux dires de l’artiste, cet album a été conçu dans une tour côtière au bord d’une grande étendue d’eau. L’œuvre est constituée de sons légers, avec une invitation explicite à trouver l’apaisement en soi. La répétition, le subtil va et vient des vagues, sur fond de son continu, constitué d’enregistrements de terrain et de voix, présentent des grésillements, des légers tapotements, des notes éparses de piano sur une pièce, de la poussière, des textures donc, tels des ronronnements apaisants et délicats. Ce bruit blanc en forme de drone ASMR, plein de détails, est lié par des boucles sonores propices à l’écoute profonde.

  • Crespi Drum Syndicate – Colada Talk

    Cinnamon Disc (États-Unis)

    Le duo Crespi Drum Syndicate de Jonathan Trujillo (Jonny From Space), qui fait habituellement dans les ambiances deep techno trip hop, et de Pablo Arrangoiz, qui percorle la tech house funk, offre, avec Colada Talk, un bouquet de techno tropicale polyrythmique et bruitiste. Les rythmes humides des scènes expérimentales latines et cérébrales de Miami associées surtout à l’étiquette Schematic Music Company,  présente des sons percussifs boisés et métalliques, beaucoup d’électronique, des fragments vocaux gutturaux rappelant la faune batracienne, des bidouillages de bruits de synthèse électro-acoustiques moulinés au synthétiseur Buchla, des hachures et des saccades, pour une panoplie de sons discordants, rhizomiques et sinueux, sans être très déroutants, vu leur inclusion brève à la trame rythmée.

    On retrouve les influences de l’expérimentation électronique allemande, des musiques de transe bruitiste japonaise, surtout dans le rythme, les textures, les fragments, les sensations nerveuses, le rituel abstrait, la gradation d’humidité et les traitements froids qui imprègnent les racines latines caribéennes du duo. Le résultat est une musique dub-funk synthétique syncopée au rythme soutenu, amphibien (illustration), invitant l’auditeur à ce trémousser dans un étrange marécage urbain.

  • Draamakuu – Toinen Vaihe

    Fonal Records (Finlande)

    Parution de 2026 de la persistante étiquette finlandaise Fonal, Toinen Vaihe (tr. : Deuxième phase) est le premier album du duo Draamakuu. Draama-Helmi (Helmi Kajaste), rappeuse fertile de l’inconfort et du désir, assure les paroles et la déclamation sur la musique de Kuupuu (Jonna Karanka), artisane vétérane d’une électronique psychédélique lo-fi et décalée qu’on a moins entendue ces dernières années. Deuxième phase donc, dans le cadre de laquelle le duo présente une cohésion mélodramatique étonnante compte tenu de leurs parcours respectifs.

    La déclamation intime de Draama-Helmi est insistante qu’à l’accoutumé, alors que la trame musicale de Kuupuu flirte avec le ballroom des années 1930, avec des présences de folk baltique, des impressions de rituel, d’occulte et de gothique, de dance floor. Empreinte d’un ludisme assumé, que ce soit par l’énergie, la répétition et l’importance du rythme et des sons psychédéliques, la musique nous peut nous porter près de la nature, de l’eau, dans une ambiance sonore étrange et froide, rappelant la résonance du son dans une piscine vide.