alter echo

Musiques nouvelles

Curation: Simon Mayer, bibliothécaire et mélomane

  • Christina Carter – Extraire

    Regional Bears (Angleterre)

    Connue pour son duo Charalambides avec Tom Carter dans les années 1990 et 2000, Christina Carter tient aussi une carrière solo disséminée sur plusieurs petites parutions à tirage intime. Construite sur des guitares étirées et hypnotiques, une voix énigmatique, de la répétition et de subtiles variations, de la poésie, son œuvre a connu une évolution très récemment avec l’apparition de l’utilisation de l’accordéon. D’abord timidement parmi d’autres instruments en 2025, avec l’album Like A Bayou To Its Gulf, puis maintenant avec Extraire, sur lequel elle ne joue que de l’accordéon.

    La lenteur et la répétition des motifs prolongés caractéristiques de Chritina y sont transposés de la guitare à l’accordéon, avec des intonations plus radieuses. On y devine des références aux musiques traditionnelles des bayous ensoleillés de Houston, d’où l’artiste est originaire, alors que l’utilisation de la langue française dans le titre et le jeu de la musicienne peuvent aussi rappeler la Louisiane. Avec l’exploration acoustique des timbres de l’accordéon soutenue sur Extraire, Carter passe encore une fois de l’ombre à la lumière. Pour oreilles patientes.

  • Luke Stewart Exposure Quintet – In the Air and on the Ground

    RogueArt (France)

    Voici un second album pour ce groupe rassemblé par le bassiste Luke Stewart, après que le quintet ait présenté un premier album éponyme remarqué chez Astral Spirits en 2020. L’étiquette française RogueArt poursuit en 2026 son travail d’édition de free jazz de Chicago avec constance. Stewart, qui est basé à Washington D.C., s’associe donc à nouveau à quatre piliers de la scène du Midwest pour des compositions avec liberté de manœuvre. C’est qu’il en faut habituellement pour l’animateur punché et hyperactif Ken Vandermark, ici en bonne partie au saxophone baryton et à la clarinette basse, pour Ed Wilkerson Jr, aux mêmes instruments mais au ténor et à l’alto, pour le percussionniste et batteur polyrythmique Avreeayl Ra, et pour le pianiste et claviériste Jim Baker.

    On trouve dans la musique à la fois libre, puissante et subtile qui en ressort les résultats de l’expérimentation de ces vétérans sur la vélocité, la texture et les timbres, inscrivant ce collectif dans l’héritage de l’Association for the Advancement of Creative Musicians (AACM) de Chicago. Leurs appétences pour l’expérience collective de composition et d’improvisation, pour le jazz radieux et le jazz noir des grandes villes, emplis de blues, ainsi que pour les réminiscences ancestrales des traditions afro-américaines rappelant des rituels de communication cosmique de cet héritage rencontrent une volonté d’écoute et d’empreinte de l’énergie de quelques grandes villes, desquelles des captages sonores offrent des trames de fond à quelques pièces de l’album.

  • Burhan Öçal & Jamaaladeen Tacuma – Trakya Funk

    Gulbaba Records (Turquie)

    Près de 25 ans après l’expérience marquante de Groove Alla Turca, qui avait tourné et notamment tenu la tête d’affiche d’une grande soirée de concert extérieur au Festival international de Jazz de Montréal. Burhan Öçal et Jamaaladeen Tacuma se retrouvent à nouveau, et s’associent aux collaborateurs subséquents d’Öçal, les Trakya Funk All-Stars, pour présenter ce nouvel album à la fin de 2025.

    Buran Öçal est un percussionniste qui a beaucoup travaillé à faire découvrir les musiques traditionnelles turques, en menant de grands ensembles, par exemple le Istanbul Oriental Ensemble dans les années 1990. Jamaaladeen Tacuma est un artisan de l’avant-garde jazz et du funk américain qui joue de la basse électrique. Les deux meneurs reprennent la conduite avec une section rythmique abordant explicitement les traditions balkaniques et gitanes, en donnant des temps 9/8 syncopés et si dansants.

    En plus d’offrir encore une fois une patine très urbaine aux musiques traditionnelles, le projet d’Öçal et Tacuma présente des pièces aux mélodies plus douces qui y fusionnent des instrumentations synth jazz-funk et pop contemporaine, contrastant avec la puissance, le maximalisme des pièces où l’ensemble, la clarinette à l’avant-plan, colore les rythmes soutenus et festifs. Des amateurs des grands ensembles de Rabih Abou Khalil pourraient y trouver de bons plaisirs.

  • Les Attitudes Spectrales – Watch the Sword About to Drop

    I Love You Records (Lettonie)

    Les Attitudes Spectrales est un groupe rock de quatre musiciens de la scène de Riga. Il en est à son 5e album, un 3e comme quatuor. Le groupe a d’abord été un duo avec à la guitare Julien, qui est l’amoureux français de Rüta, la bassiste et voix féminine du duo vocal homme-femme. Le nom du groupe, qui peut surprendre, est le titre d’un poème du surréaliste André Breton.

    Ce rock simple et riche en émotions, au son ample et abrasif, live et direct, emprunte au rock psychédélique, au son peu affiné du post-hardcore, et au rock dissonnant. Le chant est souvent livré à pleine charge de rage, d’urgence, et parfois aussi de désinvestissement. Les Attitudes spectrales se joue des amalgames, comme déjà sur son premier album comme quatuor en réalisé en 2019, l’excellent Vampire In The Summer. L’époque est à l’inquiétude dans ce petit pays balte, voisin de l’agressif géant russe. C’est d’ailleurs l’album le plus sombre et féroce du groupe. Les amateurs d’indie rock américain bruyant des années 1990 devraient apprécier.

  • Matt Ulery – Nonet Now

    Woolgathering Records (États-Unis)

    Le contrebassiste de Chicago Matt Ulery présente un nouvel album de jazz, qu’on peut qualifier de jazz de chambre, cette fois avec un ensemble de neuf musiciens. Le groupe compte plusieurs cuivres, dont les timbres servent à nouveau de matériau à l’expérimentation timbrale et mélodique du compositeur. Ulery explore les arrangements grâce aux superpositions et aux structures inventives de motifs apparentés mais toujours renouvelés d’une musique à l’évidence très urbaine et transformationnelle. Le grand talent de mélodiste du musicien trouve dans le nonette une taille qui lui offre à la fois souplesse et richesse orchestrale.

    Les auditeurs trouveront des références à des mélodies anciennes de l’histoire du jazz. Dixieland, swing, bebop, et aussi folklores américain et balkanique se rencontrent dans une orchestration offrant aux motifs la langueur lyrique, post-romantique et cinématographique qu’a le talent de rendre le compositeur, et ce, dans un style lisse et homogène, à la fois frais et suranné. Les thèmes mélodiques se déploient sur de nombreuses minutes, prenant plusieurs formes qui s’installent de manière à la fois fluide et syncopée. Cet album réunit des musiciens de talents, posés, y compris dans quelques moments d’improvisation.

  • Wax Head – GNAT

    Sour Grapes Records (Angleterre)

    Voici le premier album du groupe de Manchester (Angleterre) Wax Head paru au printemps dernier. L’album offre une agression sonore bien affirmée sur les neuf courtes pièces garage psych-punk qu’il assène avec urgence et de manière soutenue. Un rock bruitiste, abrasif et irrévérencieux donc, porté par un souffle cru et motorique. Le rythme est donné par le chanteur qui est aussi batteur, et porté par une guitare bondissante, et un synthétiseur qui sonne comme une guitare!

    Ce rock garage, qui présente à la fois les phrasés rock n’ roll et l’esthétique rude de mise, pratique la saturation par mur de son, tout en demeurant très énergique et dansable. Le groupe assume une parenté avec des groupes des année 2010 comme Osees, Metz, King Gizzard. Les puissants effets grincent, les improvisations sont contenues et la voix réverbérée perce l’ensemble sans s’imposer. Wax Head lance en orbite un rock spatial puissant qui peut rappeler un groupe des années 1990 comme Kustomized et les pièces punk de Man or Astroman?.  

  • Marc Leclair – Musique Pour 3 Femmes Enceintes

    In Sheep’s Clothing Hi-Fi (États-Unis)

    Le Montréalais Marc Leclair, actif sous le nom d’Akufen, a été un artisan important de la house cérébrale au tournant du millénaire.  Sa musique techno-funk rythmée, constituée d’assemblages d’échantillonnages hachurés et d’effets sonores audiophiles futuristes a été le fer de lance de la scène microhouse montréalaise. Son étoile a gardé sa brillance au fil des années, et voilà que certaines de ses parutions des années 2000 retrouvent une nouvelle vie sur vinyle.

    Avec Musique Pour 3 Femmes Enceintes, Leclair délaisse en 2005 la boîte de nuit pour créer, à partir de son vaste attirail d’outils électroniques, une œuvre intimiste de minimalisme dub-techno ambiant à lent déploiement. L’album présente une trame pour grossesse et enfantement, prenant la forme d’une exploration sensorielle en plusieurs stades, tous constitués de textures chaudes, invitant l’auditeur, l’auditrice à capter une brise cathodique et transformationnelle. Les thèmes de l’eau et de la lumière y dominent. Il s’agit d’une invitation à une écoute à la fois légère et profonde, dans laquelle on retrouve tout de même de nombreux éléments des parutions plus « clubbing » d’Akufen, tel  Architextures en 2000, qui connaît aussi un nouveau pressage cette année.

  • Rick White & Julie Doiron – Together

    Blue Fog Records (Canada)

    Rick White et Julie Doiron auront mis trente ans pour réunir leurs voix sur un album depuis l’aventure du groupe Eric’s Trip. Emblématique de la pop indépendante des provinces maritimes du début des années 1990, Eric’s Trip a connu une renommée internationale depuis le Nouveau-Brunswick après avoir touché intimement de nombreux fans avec son approche lo-fi de chambre à coucher et grâce à sa signature sur l’étiquette Sub Pop de Seattle.

    Après Eric’s Trip, Julie a connu une carrière solo florissante avec sa voix et sa guitare. Son approche résolument indépendante lui a permis de perdurer et de collaborer avec des musiciens estimés. Ces dernières années, sa relation amoureuse avec Dany Placard, et leur album de couple Julie & Dany paru en 2022, lui a donné une visibilité plus grande auprès des francophones du Québec.

    On la retrouve donc ici avec son premier complice amoureux Rick White, pour un album bien ficelé de quatorze brèves compositions de ce dernier. Des pépites légères (pensez aux collections de « Nuggets ») qui, comme pouvait le laisser présager l’illustration de l’album, portent l’esprit garage psychédélique des années 1960. L’accord des voix féminine et masculine s’y pose sur les sonorités fuzz, avec de la distorsion granulaire riche en harmonique et des mélodies aigres-douces et accrocheuses à la saveur romantique et bon enfant des Maritimes. 

  • Tamar Osborn – Varier: Berlin

    Dark Circle Recordings (Angleterre)

    Parution berlinoise, la première de ce projet de Tamar Osborn qui regroupe des artisans plutôt jeunes, actifs et diversifiés de la planète de l’expérimentation jazz. La seconde parution, au printemps prochain, sera londonienne. L’ensemble cumule, par ses membres, beaucoup d’expérience dans l’intégration de sonorités et traditions étrangères au jazz.

    Tamar Osborn y est au puissant saxophone baryton et un peu à la flute. Elle est secondée aux mêmes instruments, ainsi qu’au saxophone alto par le cubain Regis Molina. L’égyptien Maurice Louca est aux effets de guitare, au clavier et à l’électronique. La basse est assurée par l’italienne Rosa Brunello, alors que Maurizio Ravalico offre une forte présence des percussions, pour lesquelles il est toujours accompagné.

    Osborn souhaitait que les pièces prennent des voies transformationnelles vers la guérison. L’improvisation free jazz, qui vise explicitement ici l’apaisement et le bien-être, est colorée accessible aux non-habitués du genre. Chaque musicien est rompu aux collaborations audacieuses et sait prioriser l’ensemble aux écartades. L’exercice est fortement encadré par la compositrice, qui ancre les pièces à l’aide de concepts simples, priorisant la richesse harmonique et texturale.

  • Stefano Pilia/Oliver Mann – Precious Moments

    tsss tapes (Italie)

    L’étiquette italienne tsss tapes sort des sentiers de l’acoustique bruitiste qu’elle explore souvent pour présenter une rencontre singulière parue d’abord plus confidentiellement en 2022. Le duo du guitariste italien Stefano Pilia et de l’artiste lyrique australien Oliver Mann offre neuf courtes pièces intimes pour lesquelles ils ont attiré la collaboration de Mick Turner, guitariste du légendaire et persistant trio australien Dirty Three, ainsi que de musiciens de cuivre européens.

    Mann, baryton-basse familier des répertoires baroque et classique, peut surprendre ici en abordant avec pénétration et douceur la chanson folklorique plutôt que le chant lyrique. Ce sont plutôt les cuivres qui présentent ici et là des matériaux rappelant la Renaissance et le baroque. La guitare électrique folk offre toutefois la trame qui domine, avec l’abstraction et les créations atmosphériques que les amateurs des dérives colorées de Mick Turner reconnaîtront.

    Avec cette œuvre, Stefano Pilia poursuit une carrière où il n’a de cesse d’explorer les collaborations et les espaces acoustiques de la guitare électrique, cette fois en élaborant, avec Turner, un écrin riche, bien qu’aéré et dépouillé, dans lequel la voix du chanteur trouve la liberté et les résonances convenant à ses pérégrinations à la fois intimes et ancestrales.

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Curation: Simon Mayer, bibliothécaire et mélomane