alter echo

Musiques nouvelles

Curation: Simon Mayer, bibliothécaire et mélomane

  • Perila – Come back to your window

    Notice Recordings (États-Unis)

    Alexandra Zakharenko, alias Perila, artiste sonore russe basée à Berlin, est familière aux amateurs de musique ambiante depuis plusieurs années grâce à des parutions sur plusieurs étiquettes estimées du genre, ainsi que sur des étiquettes indépendantes plus généralistes. Come back to your window paraît cette fois en format cassette sur l’étiquette Notice Recordings, canal important de la diffusion musique improvisée et exploratoire de de Kingston et de la Hudson Valley. Perila offre peut-être ici ce qui est son œuvre la plus ouvertement méditative.

    Aux dires de l’artiste, cet album a été conçu dans une tour côtière au bord d’une grande étendue d’eau. L’œuvre est constituée de sons légers, avec une invitation explicite à trouver l’apaisement en soi. La répétition, le subtil va et vient des vagues, sur fond de son continu, constitué d’enregistrements de terrain et de voix, présentent des grésillements, des légers tapotements, des notes éparses de piano sur une pièce, de la poussière, des textures donc, tels des ronronnements apaisants et délicats. Ce bruit blanc en forme de drone ASMR, plein de détails, est lié par des boucles sonores propices à l’écoute profonde.

  • Crespi Drum Syndicate – Colada Talk

    Cinnamon Disc (États-Unis)

    Le duo Crespi Drum Syndicate de Jonathan Trujillo (Jonny From Space), qui fait habituellement dans les ambiances deep techno trip hop, et de Pablo Arrangoiz, qui percorle la tech house funk, offre, avec Colada Talk, un bouquet de techno tropicale polyrythmique et bruitiste. Les rythmes humides des scènes expérimentales latines et cérébrales de Miami associées surtout à l’étiquette Schematic Music Company,  présente des sons percussifs boisés et métalliques, beaucoup d’électronique, des fragments vocaux gutturaux rappelant la faune batracienne, des bidouillages de bruits de synthèse électro-acoustiques moulinés au synthétiseur Buchla, des hachures et des saccades, pour une panoplie de sons discordants, rhizomiques et sinueux, sans être très déroutants, vu leur inclusion brève à la trame rythmée.

    On retrouve les influences de l’expérimentation électronique allemande, des musiques de transe bruitiste japonaise, surtout dans le rythme, les textures, les fragments, les sensations nerveuses, le rituel abstrait, la gradation d’humidité et les traitements froids qui imprègnent les racines latines caribéennes du duo. Le résultat est une musique dub-funk synthétique syncopée au rythme soutenu, amphibien (illustration), invitant l’auditeur à ce trémousser dans un étrange marécage urbain.

  • Shiner – Believeyoume

    Spartan Records (États-Unis)

    Acteur tardif de la scène post-hardcore de Kansas City et de l’emo du Mid-West des années 1990, le groupe Shiner a persisté au-delà des années 2000, notamment avec l’incarnation durable, à Chicago, de The Life and Times. Shiner a surpris en 2020 avec Schadenfreud, un premier album en près de 20 ans. Le groupe est actuellement en tournée avec pour l’album Believeyoume paru l’automne dernier. Sur celui-ci, le groupe poursuit la recherche d’atmosphères électriques du créneau space rock exploré ces deux dernières décennies. Cette nouvelle proposition chemine à nouveau plus à fond dans le shoegaze musclé avec intensité, lourdeur et honnêteté émotionnelle, portées par des refrains intenses propulsés par des poussées rythmiques robustes et bien senties.

    Les paroles et le ton d’Allen Epley confient des difficultés relationnelles et des angoisses existentielles avec un aplomb très masculin et assuré. Une grande réussite de cet album est la créativité et la maîtrise de la matière sonore, construite de distorsion saturée, créant un gros son dense, riche de tension et de textures, grâce à des effets électriques intégrés aux arrangements avec beaucoup de contrôle. La batterie tonne, les guitares sont pleines, la basse est enveloppante.

  • Paul Dunmall – Afraid To Speak

    Discus Music (Angleterre)

    Ce nouvel album de Paul Dunmall présente de la musique jazz improvisée en groupe, s’inscrivant en continuité de la grande tradition free jazz britannique de la seconde moitié du XXe siècle.  

    Bien que Paul Dunmall ait ralenti le rythme de publication ces dernières années, il sait toujours très bien s’entourer, y compris avec des plus jeunes. Le saxophoniste ténor et soprano, en très bonne forme ici, donne beaucoup de place aux autres membres de l’ensemble, notamment à Corey Mwamba au vibraphone qui participe avec verve percussive et couleurs. Steven Saunders prend aussi un rôle important à la guitare électrique. D’abord en arrière-plan, puis parfois au son de rock et de bruitisme, Saunders en vient à lancer des salves, rappelant la manière de Loren Connors. Dave Kane à la contrebasse et Miles Levin à la batterie offrent toutes les textures inventives et nécessaires à supporter ces grands solistes.

    Les montées d’urgence du groupe sont progressives et contenues, démontrant que ces musiciens virtuoses savent se fondre en groupe. À remarquer, l’apparition fulgurante du jeune Xhosa Cole à la flute, qui offre une finale fort expressive à l’album avec la pièce Narendra.

  • Draamakuu – Toinen Vaihe

    Fonal Records (Finlande)

    Parution de 2026 de la persistante étiquette finlandaise Fonal, Toinen Vaihe (tr. : Deuxième phase) est le premier album du duo Draamakuu. Draama-Helmi (Helmi Kajaste), rappeuse fertile de l’inconfort et du désir, assure les paroles et la déclamation sur la musique de Kuupuu (Jonna Karanka), artisane vétérane d’une électronique psychédélique lo-fi et décalée qu’on a moins entendue ces dernières années. Deuxième phase donc, dans le cadre de laquelle le duo présente une cohésion mélodramatique étonnante compte tenu de leurs parcours respectifs.

    La déclamation intime de Draama-Helmi est insistante qu’à l’accoutumé, alors que la trame musicale de Kuupuu flirte avec le ballroom des années 1930, avec des présences de folk baltique, des impressions de rituel, d’occulte et de gothique, de dance floor. Empreinte d’un ludisme assumé, que ce soit par l’énergie, la répétition et l’importance du rythme et des sons psychédéliques, la musique nous peut nous porter près de la nature, de l’eau, dans une ambiance sonore étrange et froide, rappelant la résonance du son dans une piscine vide.

  • Matthis Pascaud – Loup(s)

    Shake Production (France)

    Le guitariste Matthis Pascaud présente en 2026 un quatuor de jazz rock instrumental dans lequel la guitare propose des mélodies originales guidées par le tropisme français pour les paysages grandioses de l’ouest américain. Les rythmiques blues immergent ici dans les couleurs chaudes de soleils couchants et de crépuscules, grâce à des grooves ardents et granuleux gravés par un ensemble de musiciens habitués des grandes collaborations.

    Une atmosphère de spleen s’installe rapidement et durablement par la répétition d’airs cinématiques nouveaux, rêveurs, hypnotiques et incantatoires. La sophistication des textures des propositions de Pascaud, Raphaël Chassin (batterie) Laurent Vernerey (basse), Christophe Panzani (clarinette et saxophone) est servie par l’enregistrement soigné aux studios Abbey Road. À noter l’apparition envoutante de la voix vibrante de Celia Kameni, qui rehausse par sa présence le blues de cette meute de loup(s) pas tant solitaires.

  • Gretchen Parlato – The Wise Ones

    Edition Records (Angleterre)

    Gretchen Parlato, a une longue feuille de route comme chanteuse jazz. Elle s’alimente aussi à plusieurs autres styles musicaux. The Wise Ones présente un amalgame rare de jazz, de r&b, et de touches latines (brésilienne, cubaine), pour offrir un ensemble de chansons néo-soul ensoleillées, qu’on attribue aisément à la scène musicale de Los Angeles.

    Le phrasé élégant et précis de Parlato, porté par une voix doucement nasale, offre un jazz feutré et doux, toujours livré avec clarté. La musique, rythmée et inventive, ne fait pas d’économie de patience, alors que transparaît une grande attention au temps. La richesse et la finesse des sonorités et des grooves est rendue par Alan Hampton à la basse et à la guitare, Jacob Mann au piano et au clavier, et Mark Guilliana à la batterie. L’album présente aussi des collaborations de Meshell Ndegeocello, Becca Stevens et Robert Glasper.

    Le charme à la fois suranné et actuel, suave et mature de Gretchen Parlato, pourrait transporter ces chansons aux accents de pop actuelle aux oreilles d’un plus grand public sans que la chanteuse ne perde en singularité. L’album inclut des reprises de If It’s Magic Stevie Wonder et Mad World de Tears for Fears.

alter echo

Musiques nouvelles

Curation: Simon Mayer, bibliothécaire et mélomane