alter echo

Musiques nouvelles

Curation: Simon Mayer, bibliothécaire et mélomane

Étiquette : Femmes

  • Christina Carter – Extraire

    Regional Bears (Angleterre)

    Connue pour son duo Charalambides avec Tom Carter dans les années 1990 et 2000, Christina Carter tient aussi une carrière solo disséminée sur plusieurs petites parutions à tirage intime. Construite sur des guitares étirées et hypnotiques, une voix énigmatique, de la répétition et de subtiles variations, de la poésie, son œuvre a connu une évolution très récemment avec l’apparition de l’utilisation de l’accordéon. D’abord timidement parmi d’autres instruments en 2025, avec l’album Like A Bayou To Its Gulf, puis maintenant avec Extraire, sur lequel elle ne joue que de l’accordéon.

    La lenteur et la répétition des motifs prolongés caractéristiques de Chritina y sont transposés de la guitare à l’accordéon, avec des intonations plus radieuses. On y devine des références aux musiques traditionnelles des bayous ensoleillés de Houston, d’où l’artiste est originaire, alors que l’utilisation de la langue française dans le titre et le jeu de la musicienne peuvent aussi rappeler la Louisiane. Avec l’exploration acoustique des timbres de l’accordéon soutenue sur Extraire, Carter passe encore une fois de l’ombre à la lumière. Pour oreilles patientes.

  • Les Attitudes Spectrales – Watch the Sword About to Drop

    I Love You Records (Lettonie)

    Les Attitudes Spectrales est un groupe rock de quatre musiciens de la scène de Riga. Il en est à son 5e album, un 3e comme quatuor. Le groupe a d’abord été un duo avec à la guitare Julien, qui est l’amoureux français de Rüta, la bassiste et voix féminine du duo vocal homme-femme. Le nom du groupe, qui peut surprendre, est le titre d’un poème du surréaliste André Breton.

    Ce rock simple et riche en émotions, au son ample et abrasif, live et direct, emprunte au rock psychédélique, au son peu affiné du post-hardcore, et au rock dissonnant. Le chant est souvent livré à pleine charge de rage, d’urgence, et parfois aussi de désinvestissement. Les Attitudes spectrales se joue des amalgames, comme déjà sur son premier album comme quatuor en réalisé en 2019, l’excellent Vampire In The Summer. L’époque est à l’inquiétude dans ce petit pays balte, voisin de l’agressif géant russe. C’est d’ailleurs l’album le plus sombre et féroce du groupe. Les amateurs d’indie rock américain bruyant des années 1990 devraient apprécier.

  • Rick White & Julie Doiron – Together

    Blue Fog Records (Canada)

    Rick White et Julie Doiron auront mis trente ans pour réunir leurs voix sur un album depuis l’aventure du groupe Eric’s Trip. Emblématique de la pop indépendante des provinces maritimes du début des années 1990, Eric’s Trip a connu une renommée internationale depuis le Nouveau-Brunswick après avoir touché intimement de nombreux fans avec son approche lo-fi de chambre à coucher et grâce à sa signature sur l’étiquette Sub Pop de Seattle.

    Après Eric’s Trip, Julie a connu une carrière solo florissante avec sa voix et sa guitare. Son approche résolument indépendante lui a permis de perdurer et de collaborer avec des musiciens estimés. Ces dernières années, sa relation amoureuse avec Dany Placard, et leur album de couple Julie & Dany paru en 2022, lui a donné une visibilité plus grande auprès des francophones du Québec.

    On la retrouve donc ici avec son premier complice amoureux Rick White, pour un album bien ficelé de quatorze brèves compositions de ce dernier. Des pépites légères (pensez aux collections de « Nuggets ») qui, comme pouvait le laisser présager l’illustration de l’album, portent l’esprit garage psychédélique des années 1960. L’accord des voix féminine et masculine s’y pose sur les sonorités fuzz, avec de la distorsion granulaire riche en harmonique et des mélodies aigres-douces et accrocheuses à la saveur romantique et bon enfant des Maritimes. 

  • Tamar Osborn – Varier: Berlin

    Dark Circle Recordings (Angleterre)

    Parution berlinoise, la première de ce projet de Tamar Osborn qui regroupe des artisans plutôt jeunes, actifs et diversifiés de la planète de l’expérimentation jazz. La seconde parution, au printemps prochain, sera londonienne. L’ensemble cumule, par ses membres, beaucoup d’expérience dans l’intégration de sonorités et traditions étrangères au jazz.

    Tamar Osborn y est au puissant saxophone baryton et un peu à la flute. Elle est secondée aux mêmes instruments, ainsi qu’au saxophone alto par le cubain Regis Molina. L’égyptien Maurice Louca est aux effets de guitare, au clavier et à l’électronique. La basse est assurée par l’italienne Rosa Brunello, alors que Maurizio Ravalico offre une forte présence des percussions, pour lesquelles il est toujours accompagné.

    Osborn souhaitait que les pièces prennent des voies transformationnelles vers la guérison. L’improvisation free jazz, qui vise explicitement ici l’apaisement et le bien-être, est colorée accessible aux non-habitués du genre. Chaque musicien est rompu aux collaborations audacieuses et sait prioriser l’ensemble aux écartades. L’exercice est fortement encadré par la compositrice, qui ancre les pièces à l’aide de concepts simples, priorisant la richesse harmonique et texturale.

  • Perila – Come back to your window

    Notice Recordings (États-Unis)

    Alexandra Zakharenko, alias Perila, artiste sonore russe basée à Berlin, est familière aux amateurs de musique ambiante depuis plusieurs années grâce à des parutions sur plusieurs étiquettes estimées du genre, ainsi que sur des étiquettes indépendantes plus généralistes. Come back to your window paraît cette fois en format cassette sur l’étiquette Notice Recordings, canal important de la diffusion musique improvisée et exploratoire de de Kingston et de la Hudson Valley. Perila offre peut-être ici ce qui est son œuvre la plus ouvertement méditative.

    Aux dires de l’artiste, cet album a été conçu dans une tour côtière au bord d’une grande étendue d’eau. L’œuvre est constituée de sons légers, avec une invitation explicite à trouver l’apaisement en soi. La répétition, le subtil va et vient des vagues, sur fond de son continu, constitué d’enregistrements de terrain et de voix, présentent des grésillements, des légers tapotements, des notes éparses de piano sur une pièce, de la poussière, des textures donc, tels des ronronnements apaisants et délicats. Ce bruit blanc en forme de drone ASMR, plein de détails, est lié par des boucles sonores propices à l’écoute profonde.

  • Draamakuu – Toinen Vaihe

    Fonal Records (Finlande)

    Parution de 2026 de la persistante étiquette finlandaise Fonal, Toinen Vaihe (tr. : Deuxième phase) est le premier album du duo Draamakuu. Draama-Helmi (Helmi Kajaste), rappeuse fertile de l’inconfort et du désir, assure les paroles et la déclamation sur la musique de Kuupuu (Jonna Karanka), artisane vétérane d’une électronique psychédélique lo-fi et décalée qu’on a moins entendue ces dernières années. Deuxième phase donc, dans le cadre de laquelle le duo présente une cohésion mélodramatique étonnante compte tenu de leurs parcours respectifs.

    La déclamation intime de Draama-Helmi est insistante qu’à l’accoutumé, alors que la trame musicale de Kuupuu flirte avec le ballroom des années 1930, avec des présences de folk baltique, des impressions de rituel, d’occulte et de gothique, de dance floor. Empreinte d’un ludisme assumé, que ce soit par l’énergie, la répétition et l’importance du rythme et des sons psychédéliques, la musique nous peut nous porter près de la nature, de l’eau, dans une ambiance sonore étrange et froide, rappelant la résonance du son dans une piscine vide.

  • Gretchen Parlato – The Wise Ones

    Edition Records (Angleterre)

    Gretchen Parlato, a une longue feuille de route comme chanteuse jazz. Elle s’alimente aussi à plusieurs autres styles musicaux. The Wise Ones présente un amalgame rare de jazz, de r&b, et de touches latines (brésilienne, cubaine), pour offrir un ensemble de chansons néo-soul ensoleillées, qu’on attribue aisément à la scène musicale de Los Angeles.

    Le phrasé élégant et précis de Parlato, porté par une voix doucement nasale, offre un jazz feutré et doux, toujours livré avec clarté. La musique, rythmée et inventive, ne fait pas d’économie de patience, alors que transparaît une grande attention au temps. La richesse et la finesse des sonorités et des grooves est rendue par Alan Hampton à la basse et à la guitare, Jacob Mann au piano et au clavier, et Mark Guilliana à la batterie. L’album présente aussi des collaborations de Meshell Ndegeocello, Becca Stevens et Robert Glasper.

    Le charme à la fois suranné et actuel, suave et mature de Gretchen Parlato, pourrait transporter ces chansons aux accents de pop actuelle aux oreilles d’un plus grand public sans que la chanteuse ne perde en singularité. L’album inclut des reprises de If It’s Magic Stevie Wonder et Mad World de Tears for Fears.